Temps d'écran : à partir de combien d'heures c'est trop ?
Par Loutra · Sources (12)
La réponse courte
Il n'existe aucun seuil validé, et ce n'est pas un trou dans la littérature : c'est une position écrite. Les médecins-chefs du Royaume-Uni la formulent ainsi — « la recherche scientifique est actuellement insuffisamment concluante » pour fonder des recommandations « sur les durées optimales d'usage des écrans ». Quand l'effet est mesuré proprement, il est minuscule : sur 17 247 adolescents de trois pays suivis par journal d'emploi du temps, il faudrait, selon les auteurs, 63 h 31 min d'écran en plus par jour pour faire baisser le bien-être d'un demi-écart-type. Ce qui est associé aux symptômes, ce n'est pas la durée : c'est « des schémas particuliers de comportement lié au smartphone ». Autrement dit la perte de contrôle — le seul critère que l'OMS, le NHS et l'Assurance Maladie utilisent, et aucun des trois ne compte les heures.
« Trop », ça commence où ? Personne n'a jamais mis le chiffre
Tu as ouvert les statistiques d'usage, tu as vu 4 h 12 ou 6 h 30, et tu cherches le seuil à mettre en face. Il n'existe pas. Ce n'est pas un oubli de la recherche : c'est une position écrite, publiée par les autorités qui auraient précisément le pouvoir de fixer ce chiffre.
En février 2019, les médecins-chefs des quatre nations du Royaume-Uni ont publié un commentaire sur les activités sur écran et la santé mentale des jeunes. Leur premier paragraphe est sans ambiguïté : « La recherche scientifique est actuellement insuffisamment concluante pour permettre des recommandations des médecins-chefs fondées sur les preuves concernant les durées optimales d'usage des écrans ou d'activités en ligne. »
Ils n'en concluent pas que tout va bien, et la suite compte autant : « Même si aucun effet causal n'apparaît dans la recherche existante entre les activités sur écran, ou le temps passé sur les écrans, et un effet négatif particulier, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'effet. Il reste sage d'adopter une approche de précaution. » Et ils nomment le mécanisme qui la justifie : « le temps d'écran peut prendre la place d'activités bonnes pour la santé ».
Ce document porte sur les enfants et les jeunes. Pour les adultes, il n'existe même pas d'équivalent : aucune autorité de santé n'a publié de durée quotidienne à ne pas dépasser.
Le sentiment d'en faire trop, lui, est parfaitement documenté
Le Baromètre du numérique de mars 2025 — l'enquête du CREDOC pilotée par l'Arcep, l'Arcom, le CGE et l'ANCT — la pose à un échantillon représentatif de la population française. « 72 % des répondants déclarent passer plus de 2 heures par jour devant les écrans pour un usage personnel » et « 25 % indiquent y passer plus de 5 heures par jour » — 39 % chez les 18-24 ans.
Le chiffre intéressant est ailleurs : « 42 % de la population estime passer trop de temps devant les écrans pour un usage personnel, dont 19 % beaucoup trop. » Et parmi ceux qui dépassent les cinq heures quotidiennes, 56 % se jugent en excès — autrement dit, 44 % des gros usagers ne se trouvent aucun problème. Le malaise ne suit pas le compteur : il suit ce que l'usage déplace, une soirée, un sommeil, une conversation.
Quand on mesure vraiment l'effet, il est minuscule
L'étude la plus solide sur la question ne demande pas aux gens combien de temps ils passent sur leurs écrans : elle utilise des journaux d'emploi du temps, remplis heure par heure, sur trois échantillons nationaux représentatifs — Irlande, États-Unis, Royaume-Uni, 17 247 adolescents après exclusions.
Résultat : avec les questionnaires déclaratifs classiques, l'association entre écrans et bien-être existe mais reste faible (β médian = −0,08). Avec les journaux d'emploi du temps, elle s'effondre (β médian = −0,02). Amy Orben et Andrew Przybylski traduisent ce dernier chiffre en une phrase qu'il faut lire au mot près.
Soixante-trois heures dans une journée qui en compte vingt-quatre : l'absurdité est le message. La conclusion des auteurs est plus sobre — « nous avons trouvé peu de preuves d'associations négatives substantielles entre l'engagement avec les écrans numériques […] et le bien-être des adolescents ». Ce sont des adolescents, pas des adultes, et c'est une extrapolation, pas une expérience. Mais ça explique pourquoi personne n'a de seuil : pour fixer une limite, il faut un effet qui dépende de la durée.
Ton téléphone compte mieux que toi — mais pas ce que tu crois
Une équipe britannique a enregistré l'usage réel du téléphone de 23 participants pendant quatorze jours, puis leur a demandé de l'estimer. La durée, ils la devinent à peu près : 4 h 12 estimées contre 5 h 03 mesurées, sans écart statistiquement significatif. Le nombre de fois où ils prennent leur téléphone, en revanche, leur échappe entièrement — environ 37 annoncées contre 84,68 réelles, sans aucune corrélation entre l'estimation et la mesure (r = 0,11). « Le nombre estimé d'utilisations du téléphone ne reflète pas le nombre réel d'utilisations », écrivent les auteurs. Chez les adolescents d'Orben et Przybylski, le même décalage : entre leur usage déclaré et leur propre journal d'emploi du temps, la corrélation était de 0,18.
Ce n'est pas un critère de gravité : 84 déverrouillages ne sont pas un diagnostic. C'est un avertissement sur ton intuition, fausse là où tu ne la surveilles pas. Le total, tu le connais. La fréquence, non. Et c'est la fréquence qui découpe une soirée.
Ce que dit exactement le NHS
Le service public anglais n'a pas de page « combien d'heures d'écran par jour ». Le seul chiffre qu'il donne sur les écrans ne porte pas sur un total mais sur un moment : « Essaie de ne pas utiliser de téléphone, de tablette ou d'ordinateur pendant l'heure qui précède le coucher. La lumière bleue des écrans peut rendre l'endormissement plus difficile. »
Sa définition de l'addiction, elle, ne mentionne aucune durée : « L'addiction se définit comme le fait de ne pas avoir le contrôle sur ce qu'on fait, prend ou utilise, au point que cela pourrait être nocif pour soi. » Elle couvre explicitement les écrans — des gens qui « passent des heures chaque jour et chaque nuit à surfer sur internet ou à jouer en négligeant les autres aspects » de leur vie. Regarde la construction : les heures y sont, mais jamais seules. C'est le « en négligeant » qui fait le critère. Et voici la phrase que les articles anxiogènes oublient : « L'addiction est une pathologie qui se soigne. »
L'OMS a bien reconnu une addiction aux écrans. Elle ne compte pas les heures
Il existe un seul trouble lié aux écrans dans la classification internationale des maladies : le trouble du jeu vidéo. Pas de trouble du temps d'écran, pas de trouble des réseaux sociaux. Sa définition tient en trois critères, et aucun n'est une durée : « un contrôle altéré sur le jeu », « une priorité croissante donnée au jeu au point qu'il prenne le pas sur les autres centres d'intérêt et activités quotidiennes », et « la poursuite ou l'intensification du jeu malgré la survenue de conséquences négatives ».
S'y ajoutent deux garde-fous que les vidéos alarmistes sautent : la sévérité — « une altération significative du fonctionnement personnel, familial, social, éducatif ou professionnel », présente en général « depuis au moins 12 mois » — et la rareté, puisque le trouble « ne concerne qu'une petite proportion des personnes » qui jouent. Quant au temps, l'OMS lui donne le rôle d'un indice et pas d'un critère : être attentif « au temps passé sur les activités de jeu, en particulier quand cela se fait à l'exclusion des autres activités quotidiennes ».
L'Assurance Maladie dit la même chose en français : les addictions comportementales « se caractérisent par l'impossibilité de contrôler la pratique d'une activité ». Elle chiffre à environ 3 % le risque d'addiction aux jeux vidéo, quand 70 % des Français y ont joué.
La mesure va dans le même sens. Une revue systématique de 41 études portant sur 41 871 enfants et jeunes trouve un usage problématique du smartphone chez 23,3 % d'entre eux (fourchette 14,0-31,2 %), associé à la dépression (rapport de cotes 3,17, IC 95 % 2,30-4,37), à l'anxiété (3,05), au mauvais sommeil (2,60) et au stress perçu (1,86). La phrase des auteurs résume tout l'article : « ce n'est pas l'usage du smartphone en soi qui est associé à une mauvaise santé mentale, mais des schémas particuliers de comportement lié au smartphone ». Trente-huit de ces 41 études sont transversales : elles constatent que les deux vont ensemble, pas laquelle cause l'autre.
Les quatre questions qui remplacent le compteur sont donc celles-là :
- Le contrôleQuand tu décides d'arrêter, est-ce que tu t'arrêtes ? Pas « est-ce que tu en as envie » : est-ce que la décision se traduit en geste.
- La prioritéEst-ce que ça passe désormais avant des choses qui comptaient pour toi ?
- Les conséquencesEst-ce que ça continue alors que ça coûte quelque chose de nommable : des heures de sommeil, un retard au travail, quelqu'un qui te l'a dit.
- La duréeDepuis quand ? Une mauvaise semaine n'est pas un trouble — et un diagnostic se pose avec un professionnel, jamais seul devant un écran de statistiques.
Baisser sans couper
Si les réponses te déplaisent, la suite ne consiste toujours pas à choisir un nombre d'heures. Ça a été testé : sur 619 personnes réparties entre une semaine d'arrêt total, une réduction d'une heure par jour et un groupe témoin, « la plupart des effets étaient plus forts et sont restés plus stables sur 4 mois dans le groupe réduction », et les auteurs concluent qu'« une abstinence complète du smartphone n'est pas nécessaire ». La coupure, elle, ne montre aucun effet significatif sur le bien-être dans une méta-analyse enregistrée à l'avance de dix études et 4 674 participants. Le détail est dans le « dopamine detox », ça marche ?, et le calendrier d'une habitude qu'on défait est là.
Loutra ne mesure pas ton temps d'écran et ne t'impose aucune limite : elle compte les jours depuis la date que tu as fixée et garde l'historique entier quand une journée dérape. Si la perte de contrôle est réelle et qu'elle coûte cher, ce n'est plus une affaire de réglages : l'Assurance Maladie recense les professionnels qui prennent en charge ces addictions sans substance. Et si les idées tournent au noir, le 3114 répond gratuitement, jour et nuit.
Les questions qu'on nous pose
Cinq heures par jour, c'est trop ?
Aucune autorité de santé ne répond oui ou non à cette question, parce qu'aucune n'a de seuil à mettre en face. Pour l'ordre de grandeur : en France, 25 % des gens déclarent dépasser cinq heures par jour d'écrans pour un usage personnel, et 39 % chez les 18-24 ans (Baromètre du numérique 2025). Parmi ceux qui dépassent ces cinq heures, 56 % estiment y passer trop de temps — donc 44 % ne se jugent pas en excès. Le même chiffre ne veut pas dire la même chose selon ce qu'il remplace : cinq heures qui prennent la place du sommeil et cinq heures de trajets en train ne sont pas la même vie.
Le temps d'écran affiché par mon téléphone est-il fiable ?
Le total, à peu près. Le reste, non. Dans l'étude qui a comparé l'usage réel enregistré par le téléphone et ce que les gens en disaient, l'estimation de la durée ne s'écartait pas significativement de la mesure (4 h 12 estimées contre 5 h 03 réelles), mais l'estimation du nombre de fois où l'on prend son téléphone était fausse du simple au double — environ 37 annoncées contre 84,68 réelles, sans aucune corrélation entre les deux (r = 0,11). Et dans l'étude d'Orben et Przybylski, ce que les adolescents déclaraient de leur usage ne correspondait quasiment pas à ce que leur propre journal d'emploi du temps enregistrait (r = 0,18).
Est-ce que je dois supprimer les applications ?
Rien ne le montre. Une méta-analyse enregistrée à l'avance (dix études, 4 674 participants) ne trouve aucun effet significatif de l'abstinence des réseaux sociaux sur les affects positifs, les affects négatifs ou la satisfaction de vie. Le seul essai qui a comparé les deux stratégies sur 619 personnes donne gagnante la réduction d'une heure par jour face à la coupure totale d'une semaine : « la plupart des effets étaient plus forts et sont restés plus stables sur 4 mois dans le groupe réduction ». Conclusion des auteurs, mot pour mot : « une abstinence complète du smartphone n'est pas nécessaire ». Le détail est dans le « dopamine detox », ça marche ?
Les écrans le soir empêchent-ils vraiment de dormir ?
C'est le seul endroit où le NHS donne un chiffre sur les écrans, et ce n'est pas un total quotidien : « Essaie de ne pas utiliser de téléphone, de tablette ou d'ordinateur pendant l'heure qui précède le coucher. La lumière bleue des écrans peut rendre l'endormissement plus difficile. » Côté mesure, l'usage problématique du smartphone est associé à une mauvaise qualité de sommeil chez les jeunes (rapport de cotes 2,60, IC 95 % 1,39-4,85), mais ces études sont presque toutes transversales : elles constatent que les deux vont ensemble, pas que l'une cause l'autre.
Existe-t-il une addiction aux écrans reconnue officiellement ?
Une seule : le trouble du jeu vidéo, entré dans la classification internationale des maladies de l'OMS. Il n'y a pas de « trouble du temps d'écran », pas de « trouble des réseaux sociaux ». Et sa définition ne contient aucune durée : perte de contrôle, priorité croissante donnée au jeu, poursuite malgré les conséquences négatives, avec une gêne significative dans la vie personnelle, familiale, sociale ou professionnelle, présente « depuis au moins 12 mois » en général. L'OMS ajoute que le trouble « ne concerne qu'une petite proportion des personnes » qui jouent. En France, l'Assurance Maladie chiffre à environ 3 % le risque d'addiction aux jeux vidéo.
À qui en parler si je pense avoir un problème ?
À un médecin, en commençant par le tien. Le NHS le formule simplement : « L'addiction est une pathologie qui se soigne. » L'Assurance Maladie recense les professionnels qui prennent en charge les addictions sans substance, celles qui « se caractérisent par l'impossibilité de contrôler la pratique d'une activité ». Et si les idées tournent au noir, le 3114 répond gratuitement, jour et nuit, partout en France.
Loutra est gratuite sur l'App Store
Une loutre qui compte sur toi, un bilan quotidien, et une série de respirations pour les minutes qui sont dures.
Sources
- United Kingdom Chief Medical Officers — Commentary on 'Screen-based activities and children and young people's mental health and psychosocial wellbeing: a systematic map of reviews' (février 2019) — gov.uk
- Orben A, Przybylski AK — Screens, Teens, and Psychological Well-Being: Evidence From Three Time-Use-Diary Studies. Psychological Science 2019;30(5):682-696 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Andrews S, Ellis DA, Shaw H, Piwek L — Beyond Self-Report: Tools to Compare Estimated and Real-World Smartphone Use. PLoS ONE 2015;10(10):e0139004 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Sohn S, Rees P, Wildridge B, Kalk NJ, Carter B — Prevalence of problematic smartphone usage and associated mental health outcomes amongst children and young people: a systematic review, meta-analysis and GRADE of the evidence. BMC Psychiatry 2019;19:356 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Lemahieu L, Vander Zwalmen Y, Mennes M et al. — The effects of social media abstinence on affective well-being and life satisfaction: a systematic review and meta-analysis. Scientific Reports 2025;15:7581 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Brailovskaia J, Delveaux J, John J et al. — Finding the "sweet spot" of smartphone use: Reduction or abstinence to increase well-being and healthy lifestyle?! Journal of Experimental Psychology: Applied 2023;29(1):149-161 — pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- Organisation mondiale de la santé — Addictive behaviours: Gaming disorder (questions-réponses) — who.int
- NHS — Addiction: what is it? (la définition, et les addictions sans substance) — nhs.uk
- NHS Every Mind Matters — How to fall asleep faster and sleep better (les écrans avant le coucher) — nhs.uk
- Arcep, Arcom, CGE, ANCT / CREDOC — Baromètre du numérique, édition 2025 (temps passé devant les écrans pour un usage personnel) — arcep.fr
- Assurance Maladie — Addiction comportementale (jeux, écrans) — ameli.fr
- 3114 — Numéro national de prévention du suicide (24 h/24, 7 j/7, gratuit) — 3114.fr