Est-ce que compter les jours aide vraiment ?
Par Loutra · Sources (13)
La réponse courte
Oui, mais pas pour la raison qu'on croit. Ce qui a été mesuré, ce n'est pas un compteur de jours : c'est le fait de suivre sa progression vers un objectif. Sur 138 essais randomisés et 19 951 personnes, l'effet moyen sur l'atteinte de l'objectif est de 0,40 — modeste, mais l'un des résultats les mieux établis du changement de comportement (Harkin 2016). Deux conditions le renforcent : quand l'information est enregistrée et quand le résultat est dit à quelqu'un. Un compteur qui monte tout seul à minuit ne demande ni l'une ni l'autre. Et sur les applications d'arrêt du tabac prises en bloc, la revue Cochrane ne trouve aucun bénéfice démontré (RR 1,00, IC 95 % 0,66-1,52, certitude très faible). Personne n'a jamais testé un compteur de jours contre son absence.
Ce qui a été mesuré, ce n'est pas le compteur
J17. Tu ouvres l'app le matin, le chiffre a pris une unité pendant la nuit, et la question arrive toute seule : est-ce que ce nombre fait quelque chose, ou est-ce qu'il te regarde faire ?
D'abord la raison pour laquelle on compte quoi que ce soit : tu es un mauvais témoin de ton propre comportement. Quand Sally Andrews et son équipe ont comparé usage réel et usage estimé du smartphone chez 23 personnes pendant 14 jours, la durée passait à peu près — mais le nombre de prises en main, lui, était sans rapport : 84,68 par jour en réalité, une trentaine annoncées, et « le nombre estimé d'utilisations montre peu de fiabilité pour mesurer les utilisations réelles ». Un compteur remplace une estimation par un fait. C'est déjà quelque chose.
Reste la vraie question, et elle demande une distinction. Ce que la recherche a mesuré, ce n'est pas un compteur de jours : c'est le fait de suivre sa progression vers un objectif. La différence a l'air d'un détail, et c'est tout le sujet de cet article.
Le travail de référence est une méta-analyse parue dans Psychological Bulletin. Benjamin Harkin et ses collègues n'ont retenu que des essais où les participants étaient tirés au sort entre une intervention destinée à leur faire suivre leur progression et un groupe témoin : 138 études, 19 951 participants. Ces interventions augmentent bien la fréquence du suivi (d+ = 1,98), et elles augmentent l'atteinte de l'objectif : d+ = 0,40 (IC 95 % 0,32-0,48). Le détail qui compte : c'est bien l'augmentation de la fréquence de suivi qui médiatise l'effet. Conclusion des auteurs, mot pour mot : « suivre sa progression est une stratégie d'autorégulation efficace ».
0,40, ce n'est pas énorme : c'est l'ordre de grandeur d'un effet moyen. Et ces objectifs sont de toutes sortes — perdre du poids, bouger, réviser, tenir un traitement —, pas des compteurs d'abstinence.
Deux détails de la même méta-analyse, et ils visent ton compteur
Harkin ne s'arrête pas à la moyenne. Les tests de modération montrent que le suivi de progression « avait des effets plus importants sur l'atteinte de l'objectif quand les résultats étaient rapportés ou rendus publics, et quand l'information était physiquement enregistrée ».
Relis ces deux conditions en pensant à ton écran. Un compteur de jours ne demande ni l'une ni l'autre : il s'incrémente à minuit, sans que tu notes quoi que ce soit et sans que personne d'autre le sache. Le geste qu'on retrouve derrière le meilleur effet — écrire, dire — est exactement celui que l'automatisation supprime.
⚠️ Ce que ça ne prouve pas : il s'agit d'une comparaison entre études, pas d'un essai qui aurait opposé un compteur automatique à un carnet tenu à la main. Cet essai n'existe pas. Ce qu'on peut écrire honnêtement, c'est que les deux conditions associées au plus fort effet sont absentes d'un compteur qui tourne tout seul — pas que le compteur ne sert à rien.
Seul, un compteur ne fait rien. Accompagné, c'est autre chose.
Susan Michie et ses collègues ont classé le contenu de 122 interventions d'alimentation et d'activité physique (44 747 personnes) en 26 techniques, puis regardé lesquelles expliquaient les écarts de résultats. L'effet global était de 0,31, et « l'auto-surveillance » est la technique qui explique la plus grande part de l'hétérogénéité entre études (13 %). Surtout : les interventions qui combinaient l'auto-surveillance avec au moins une autre technique issue de la théorie du contrôle — se fixer un objectif, recevoir un retour, réviser l'objectif — étaient significativement plus efficaces que les autres : 0,42 contre 0,26.
Un compteur, c'est de l'auto-surveillance sans le reste. Il mesure ; il ne fixe rien, ne répond rien, ne révise rien.
La version de la série qui est vraiment testée, c'est celle où tenir a une conséquence. La revue Cochrane de janvier 2025 sur les incitations à l'arrêt du tabac — de l'argent, des bons d'achat, parfois sa propre mise — donne un risque relatif de 1,52 (IC 95 % 1,33-1,74) à six mois ou plus, sur 39 études et 18 303 participants, en certitude élevée : l'effet tient encore après l'arrêt des récompenses, et le montant ne change rien (aucune association entre le total offert et le résultat, p = 0,963). Une récompense conditionnelle n'est pas un compteur. Mais elle dit ce qui pèse dans une série : qu'elle ait une suite, pas qu'elle soit longue.
Ce que disent exactement le NHS et Tabac info service
Le NHS distribue un compteur. Sa page d'arrêt du tabac décrit son application en quatre lignes : « L'appli te permet de : suivre ta progression ; voir combien tu économises ; recevoir un soutien quotidien ; t'inspirer des autres. » Et juste après, la cible : « Une fois que tu atteins 28 jours sans fumer, tu as bien plus de chances d'arrêter pour de bon ! »
Côté français, Tabac info service décrit la sienne dans les mêmes termes : « Vous suivez en direct l'évolution de votre consommation de cigarettes fumées ou non, les bénéfices pour votre santé et l'argent économisé. » Et Mois sans tabac repose entièrement sur un nombre : « Arrêter pendant 30 jours, c'est 5 fois plus de chances d'arrêter de fumer pour de bon ! », le service ajoutant que « les études montrent qu'arrêter de fumer lors de Mois sans tabac multiplie par 2 la réussite de l'arrêt du tabac 1 an après ».
⚠️ Attention à ce que ces phrases prouvent. Ce qui est évalué là, c'est un dispositif complet — kit d'aide à l'arrêt, consultations gratuites de tabacologie, soutien collectif, application —, pas le nombre affiché. Tabac info service l'écrit lui-même : « ces aides augmentent vos chances de succès ». Le compteur voyage avec le reste ; il n'a jamais été pesé tout seul.
Et pourtant, aucune application d'arrêt n'a fait ses preuves
Il faut écrire la suite, même — surtout — quand on est le blog d'une app. La revue Cochrane de 2019 sur les interventions par téléphone mobile a réuni 26 essais et 33 849 participants. Les SMS automatisés font mieux qu'un soutien minimal : RR 1,54 (IC 95 % 1,19-2,00), certitude modérée. Les applications, elles : RR 1,00 (IC 95 % 0,66-1,52), 5 essais, 3 079 participants, certitude jugée très faible. Aucun bénéfice détecté, sur trop peu d'essais pour trancher.
Absence de preuve n'est pas preuve d'absence — le blog tient déjà cette position à propos de l'arrêt de la vape. La recherche documentaire de cette revue s'arrête en octobre 2018, et cinq essais ne font pas un verdict. Mais dans l'autre sens non plus : personne aujourd'hui ne peut t'affirmer qu'une application d'arrêt améliore tes chances. Nous compris.
Regarder un chiffre tous les jours, est-ce que ça abîme ?
C'est la deuxième question, et on la pose rarement. Là encore, le compteur n'a pas été étudié ; le geste le plus proche qui l'ait été, c'est la pesée régulière — se mettre chaque matin devant un nombre qui a l'air de te noter.
La revue de Yaguang Zheng et ses collègues (17 études longitudinales) trouve la pesée régulière associée à plus de perte de poids et « pas à des conséquences psychologiques négatives ». La méta-analyse de Yael Benn — la même équipe que Harkin — rassemble 29 tests indépendants : aucune association avec les affects, les attitudes envers son corps ou les troubles alimentaires, mais une petite association négative avec le fonctionnement psychologique. Leur conclusion est prudente dans les deux sens : « pour l'essentiel, la pesée n'est pas associée à des conséquences psychologiques négatives. Cependant, dans certains cas, cette association peut être plus négative que dans d'autres. »
⚠️ Une balance n'est pas un compteur de jours : elle pèse un résultat qui monte et descend, le compteur enregistre une décision. C'est l'analogie la plus proche qui ait été mesurée, pas une mesure du compteur.
Le jour où il retombe à zéro
C'est le moment où le compteur devient un problème, et c'est là que le blog a posé sa limite il y a longtemps : aucune étude n'a testé ce qu'un compteur devrait faire après une rechute. Qui te donne une réponse ferme improvise.
Ce qui est mesuré, c'est ce que devient une série interrompue. Richard de Visser et ses collègues ont suivi 857 adultes inscrits au Dry January, avec des questionnaires à zéro, un et six mois. À six mois, la consommation baisse et la confiance à refuser un verre augmente « chez tous les répondants […], indépendamment de la réussite » — et, seconde moitié de la phrase qu'on oublie systématiquement, ces changements étaient « plus probables chez les gens qui ont réussi le défi ». Réussir vaut mieux. Rater ne rend pas la tentative nulle.
Du côté des habitudes, le constat est le même. Benjamin Gardner, Phillippa Lally et Jane Wardle, qui rapportent l'étude des 66 jours : « Manquer occasionnellement une occasion d'accomplir le comportement n'a pas sérieusement altéré le processus de formation de l'habitude : les gains d'automaticité ont repris rapidement après une répétition manquée. »
Tabac info service dit la même chose en une ligne, à propos de ses 30 jours : « Et même si vous recommencez à fumer, vous saurez que vous êtes capable de vivre sans cigarette. C'est déjà un grand pas ! »
Alors compte, si ça t'aide à savoir où tu en es. Mais sache ce que tu regardes : un relevé, pas une note. Le compteur ne dit pas ce que tu vaux, et le critère de l'addiction n'a jamais été un nombre de jours — le NHS la définit par la perte de contrôle, « au point que cela pourrait être nocif ». C'est pour ça que chez Loutra une rechute ne remet pas l'historique à zéro. Et c'est pour ça qu'une app ne remplace ni un médecin, ni un tabacologue, ni le 39 89 : eux ne se contentent pas de regarder le chiffre monter.
Les questions qu'on nous pose
Faut-il remettre son compteur à zéro après une rechute ?
Aucune étude n'a testé ce qu'un compteur devrait faire après une rechute — c'est ce que le blog écrit depuis l'article sur la rechute, et rien n'a changé depuis. Ce qui est mesuré, c'est autre chose : ce que devient une série interrompue. Chez 857 participants au Dry January suivis six mois, la consommation baisse et la confiance à refuser un verre augmente « chez tous les répondants […], indépendamment de la réussite » — les changements étant tout de même « plus probables chez les gens qui ont réussi le défi ». Le chiffre à l'écran repart ; ce qu'il a produit, non.
Est-ce que compter peut devenir une obsession ?
Personne ne l'a étudié sur un compteur de jours. Le geste le plus proche qui ait été mesuré, c'est la pesée régulière : la méta-analyse de Benn et ses collègues (29 tests indépendants) ne trouve aucune association avec les affects, les attitudes envers son corps ou les troubles alimentaires, mais une petite association négative avec le fonctionnement psychologique — et des résultats qui varient selon l'âge, la situation de départ et la durée. Autrement dit : pour l'essentiel, non ; chez certaines personnes, peut-être. Si le chiffre devient une source d'angoisse quotidienne, c'est un signe à dire à un professionnel — un médecin, un tabacologue, ou le 39 89.
Mieux vaut compter les jours, l'argent ou les cigarettes non fumées ?
Aucune étude ne les compare entre eux. Le seul indice utilisable vient des modérateurs de Harkin : l'effet est plus fort quand l'information est physiquement enregistrée et quand le résultat est rapporté à quelqu'un. Ce qui plaide moins pour un type de chiffre que pour un geste — noter, dire. L'appli du NHS, elle, affiche les trois à la fois : la progression, les économies et un soutien quotidien.
Est-ce qu'une application suffit pour arrêter ?
Rien ne permet de le dire, et c'est le blog d'une app qui l'écrit. Dans la revue Cochrane de 2019, les applications d'arrêt du tabac donnent un RR de 1,00 (IC 95 % 0,66-1,52) sur 5 essais et 3 079 participants, en certitude très faible. Ce qui a fait ses preuves, en revanche, est identifié : les substituts nicotiniques, les SMS automatisés (RR 1,54), les incitations (RR 1,52, certitude élevée) et l'accompagnement humain. Une app se pose à côté de tout ça, pas à la place.
Pourquoi tout le monde parle de 28 ou 30 jours ?
Parce que les deux services publics ont choisi une cible ronde. Le NHS écrit : « Une fois que tu atteins 28 jours sans fumer, tu as bien plus de chances d'arrêter pour de bon ! » Mois sans tabac retient 30 jours et annonce « 5 fois plus de chances d'arrêter de fumer pour de bon ». Ce sont des objectifs de programme, pas des seuils biologiques : le calendrier du manque, lui, a sa propre durée et c'est un autre article.
Existe-t-il une étude sur les compteurs de jours eux-mêmes ?
Aucune des sources consultées pour cet article n'en propose. Ce qui existe, c'est la mesure du suivi de progression en général (138 essais, tous objectifs confondus) et celle des applications prises en bloc (5 essais, sans effet détecté). Entre les deux, le compteur de jours n'a jamais été isolé, ni contre rien, ni contre un carnet papier.
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Sources
- NHS — Better Health, Quit smoking (l'appli NHS Quit Smoking : « track your progress », et les 28 jours sans fumer) — nhs.uk
- NHS — Addiction: what is it? (l'addiction définie par la perte de contrôle, pas par une durée) — nhs.uk
- Harkin B et al. — Does monitoring goal progress promote goal attainment? A meta-analysis of the experimental evidence. Psychological Bulletin 2016;142(2):198-229 — pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- Michie S et al. — Effective techniques in healthy eating and physical activity interventions: a meta-regression. Health Psychology 2009;28(6):690-701 — pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- Whittaker R et al. — Mobile phone text messaging and app-based interventions for smoking cessation. Cochrane CD006611.pub5, 2019 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Notley C et al. — Incentives for smoking cessation. Cochrane CD004307.pub7, 13 janvier 2025 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Benn Y et al. — What is the psychological impact of self-weighing? A meta-analysis. Health Psychology Review 2016;10(2):187-203 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Zheng Y et al. — Self-weighing in weight management: a systematic literature review. Obesity 2015;23(2):256-65 — pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- de Visser RO, Robinson E, Bond R — Voluntary temporary abstinence from alcohol during "Dry January" and subsequent alcohol use. Health Psychology 2016;35(3):281-9 — pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- Gardner B, Lally P, Wardle J — Making health habitual: the psychology of 'habit-formation' and general practice. British Journal of General Practice 2012;62(605):664-6 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Andrews S et al. — Beyond Self-Report: Tools to Compare Estimated and Real-World Smartphone Use. PLoS ONE 2015;10(10):e0139004 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Tabac info service — Je télécharge l'application pour arrêter de fumer (le suivi en direct, les outils en cas de rechute, le 39 89) — tabac-info-service.fr
- Tabac info service — Mois sans Tabac (le défi de 30 jours, « 5 fois plus de chances », la réussite à un an) — tabac-info-service.fr