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Le sucre est-il une addiction ?

Publié le 15 septembre 2026 · 7 min de lecture

Par Loutra · Sources (14)

La réponse courte

Pas au sens où le sont la nicotine ou l'alcool. Le modèle animal qui a lancé l'idée ne produit un comportement addictif que si on prive les rats de nourriture 12 heures par jour avant de leur donner du sucre ; en accès libre, rien n'apparaît. Chez l'humain, la revue de référence de Cambridge conclut à « peu d'éléments en faveur d'une addiction au sucre ». Ce qui a un profil addictif mesurable, ce n'est pas la molécule : ce sont des aliments ultra-transformés qui combinent glucides raffinés et graisses ajoutées. Et le sucre n'apparaît ni dans la liste des addictions du NHS, ni dans celle de l'Assurance Maladie.

L'idée vient d'un rat, et surtout d'une privation

Il est 16 h, tu ouvres le placard sans avoir décidé de l'ouvrir, et en refermant la tablette tu te dis la phrase que tout le monde se dit : je suis accro au sucre. Elle a l'air évidente. Elle vient pourtant d'un endroit très précis — un laboratoire de Princeton.

En 2008, Nicole Avena, Pedro Rada et Bartley Hoebel publient la revue qui donnera son vocabulaire à tout le reste : Evidence for sugar addiction. Le protocole y est décrit noir sur blanc : « les rats sont privés de nourriture 12 h par jour, puis, après un délai de 4 h dans leur période d'activité, on leur donne un accès de 12 h à une solution sucrée et à des croquettes. » Au bout d'un mois de ce rythme, les animaux présentent quatre signes empruntés à la recherche sur les drogues : gavage à l'ouverture, manque, recherche accrue après une pause, sensibilité à des substances jamais reçues.

12 h de privation par jour La condition sans laquelle le modèle de référence ne produit aucun comportement addictif. Sans elle, le rat boit son sirop et rien ne se passe.

Deux détails de cette revue ne survivent jamais au résumé. Le premier : le « manque » n'a pas été obtenu en retirant simplement le sucre. Il a fallu injecter de la naloxone — un bloqueur d'opioïdes, 3 mg/kg — ou retirer toute nourriture, pour voir apparaître les claquements de dents, les tremblements de patte et les secousses de tête. Le second est un aveu des auteurs : les effets observés « sont de moindre ampleur que ceux produits par une drogue d'abus comme la cocaïne ou la morphine », et « on ne sait pas, à partir de ce modèle animal, si un accès intermittent au sucre peut conduire à négliger ses activités sociales, comme l'exige la définition de la dépendance » du manuel psychiatrique.

En accès libre, le rat ne devient jamais accro

C'est le point que la revue de Margaret Westwater, Paul Fletcher et Hisham Ziauddeen, à Cambridge, met au centre : « il est important de souligner que ces comportements de type addictif ne sont observés avec le sucre que dans les régimes d'accès intermittent, et pas avec un accès libre. » Et ce ne sont pas les opposants du modèle qui l'ont trouvé : c'est Avena. Les rats en libre accès étalent leur sucre sur la journée, ajustent leurs calories et ne prennent pas de poids, si bien que l'équipe de Princeton a conclu elle-même que ces conditions « ne peuvent pas provoquer de dépendance au sucre ».

Autrement dit, ce modèle ne démontre pas qu'une molécule accroche, mais qu'un rythme accroche : douze heures de privation, puis l'accès. Ce qui a été fabriqué chez le rat ressemble beaucoup moins à un fumeur qu'à une journée passée à « faire attention » avant de vider le placard le soir.

Chez l'humain, la revue de référence ne trouve pas d'addiction au sucre

Les mêmes auteurs ont comparé ce que montre l'imagerie cérébrale chez des gens dépendants à une drogue et chez des gens qui mangent beaucoup de sucre. Leur conclusion tient en une ligne : « nous trouvons peu d'éléments en faveur d'une addiction au sucre chez l'humain. » Les comportements de gavage viennent, écrivent-ils, « d'un accès intermittent à des aliments au goût sucré ou très appétents, pas des effets neurochimiques du sucre ». Et ils vont plus loin que la prudence d'usage : « étant donné le manque de preuves qui la soutiennent, nous plaidons contre une incorporation prématurée de l'addiction au sucre dans la littérature scientifique et dans les recommandations de politique publique. »

« Plus addictif que la cocaïne » vient d'une étude à la saccharine

C'est la phrase la plus reprise du sujet, et elle a une source française. En 2007, à Bordeaux, Magalie Lenoir, Fuschia Serre, Lauriane Cantin et Serge Ahmed proposent à des rats un choix exclusif : d'un côté de l'eau sucrée, de l'autre une injection intraveineuse de cocaïne. 94 % choisissent le goût sucré, y compris des animaux déjà rendus dépendants à la cocaïne.

Le détail qui manque partout : l'édulcorant du résultat principal est la saccharine, « un édulcorant intense sans calorie ». Pas du sucre. Les auteurs ont retrouvé ensuite la même préférence avec du saccharose, ce qui est justement leur argument — elle ne vient pas des calories mais d'une « hypersensibilité innée » au goût sucré. C'est une expérience sur le goût, chez le rat, dans un dispositif à deux leviers. En faire « le sucre est plus addictif que la cocaïne » retire l'espèce, le dispositif et la molécule.

Ce qui a un profil addictif, c'est l'aliment — pas le nutriment

Erica Schulte, Nicole Avena et Ashley Gearhardt ont posé la question par l'autre bout : quels aliments, précisément ? Ils ont fait noter 35 aliments par 120 étudiants puis par 384 adultes. En haut : le chocolat, la glace, les frites, la pizza, les gâteaux. En bas : le concombre, la carotte, la pomme, les haricots, le brocoli — et la pomme comme la carotte contiennent du sucre. Ce qui prédit le classement, ce sont trois choses : le degré de transformation, la teneur en graisses et la charge glycémique, c'est-à-dire la vitesse à laquelle les glucides arrivent.

Le camp d'en face ne dit pas autre chose de la molécule. Ashley Gearhardt et Alexandra DiFeliceantonio défendent, elles, que ces aliments méritent l'étiquette « substance addictive » : elles reprennent les critères utilisés en 1988 pour classer le tabac et concluent que les aliments ultra-transformés les remplissent. Dans le BMJ, elles citent une méta-analyse de 281 études dans 36 pays — 14 % des adultes et 12 % des enfants dépassent le seuil de l'échelle de Yale ; une autre, sur 272 études, donne 20 % (IC 95 % : 18-21) et 55 % en cas d'hyperphagie boulimique diagnostiquée. Mais ce qu'elles désignent, ce sont « des aliments qui délivrent de grandes quantités de glucides raffinés ou de graisses ajoutées » — et la combinaison des deux, jamais le sucre seul.

Un troisième groupe, mené par Johannes Hebebrand, propose de changer de mot : « food addiction est impropre » à cause de la connotation de substance, et devrait céder la place à « eating addiction », addiction au fait de manger. Le déplacement n'est pas cosmétique : il change ce qu'on traite.

Ce que dit exactement le NHS

Sa page « Sugar: the facts » tient en quelques phrases. « Manger trop de sucre peut faire prendre du poids et peut aussi provoquer des caries. » La cible, ce sont les « sucres libres » : ceux ajoutés, plus ceux du miel, des sirops et des jus de fruits — pas ceux du lait, des fruits et des légumes entiers, dont il écrit : « Nous n'avons pas besoin de réduire ces sucres-là. » La limite adulte est de 30 g par jour, soit « environ 7 morceaux de sucre ».

Le fait de page est ailleurs. Sur cette page, le mot « addiction » apparaît zéro fois, et « craving » zéro fois aussi (vérifié le 15 septembre 2026). Et sur la page du NHS consacrée à l'addiction — « l'addiction se définit comme le fait de ne pas avoir le contrôle sur ce qu'on fait, prend ou utilise, au point que cela pourrait être nocif pour toi » —, la liste des choses auxquelles « il est possible d'être accro à peu près à n'importe quoi » comprend le travail, internet, les solvants, les achats et le sexe. Ni la nourriture, ni le sucre.

Côté français, c'est identique. L'Assurance Maladie liste les « addictions sans substance » reconnues — « des jeux de hasard et d'argent ; des jeux vidéo » — puis celles « actuellement à l'étude » : cyberdépendance, sexe, exercice physique, achats compulsifs. Le sucre n'est dans aucune des deux ; les troubles du comportement alimentaire y figurent à part. Ce que la France a, en revanche, c'est un repère de quantité : l'Anses recommande « de ne pas consommer plus de 100 g de sucres par jour (hors lactose et galactose) et pas plus d'un verre de boisson sucrée », et relève que 20 à 30 % des adultes et des adolescents dépassent cette limite.

Le seul arrêt mesuré chez l'humain contient deux manques

Une étude, et une seule, a fait arrêter du sucre à des gens pour regarder ce qui se passe. Jennifer Falbe et son équipe ont suivi 25 adolescents de 13 à 18 ans qui buvaient au moins trois boissons sucrées par jour, puis leur ont demandé de n'en boire aucune pendant trois jours : davantage d'envies, des maux de tête, moins de motivation, de concentration et de bien-être.

Sauf que les auteurs écrivent eux-mêmes ce qui rend le résultat impossible à attribuer : la caféine et le sucre sont « les principaux ingrédients » de ces boissons. Or le manque de caféine, lui, est un diagnostic reconnu, il donne un mal de tête chez une personne sur deux et il commence 12 à 24 heures après la dernière prise — exactement la fenêtre de cette étude, détaillée dans l'article sur le mal de tête du manque de caféine. Personne ne peut dire lequel des deux produits a fait quoi.

Être en manque ne prouve pas que tu es accro

C'est la position que ce blog a prise il y a une semaine à propos du café, et elle s'applique ici à l'identique : un symptôme à l'arrêt n'est pas un verdict sur la dépendance. Le critère, chez le NHS comme à l'Assurance Maladie, c'est la perte de contrôle — pas un nombre de grammes, pas une envie à 16 h.

Ce que ça change : si ce qui accroche est un rythme et un aliment plutôt qu'un nutriment, alors « je ne touche plus à un gramme de sucre » vise à côté, et ressemble beaucoup à la privation qui a servi à fabriquer le modèle. Aucun essai n'a comparé les deux approches chez l'humain — c'est un vide, pas une preuve. Mais le NHS, pour le sucre du thé et du café, écrit : « réduis progressivement la quantité jusqu'à pouvoir la supprimer complètement ». Il ne propose pas de cure d'arrêt.

Les questions qu'on nous pose

Le sucre est-il plus addictif que la cocaïne ?

L'étude qui a produit cette phrase est réelle, et elle dit autre chose. À Bordeaux, Magalie Lenoir et ses collègues ont proposé à des rats un choix exclusif entre de l'eau sucrée et de la cocaïne intraveineuse : 94 % ont choisi le goût sucré. Mais l'édulcorant du résultat principal était la saccharine, qui ne contient pas un gramme de sucre ni une calorie. Les auteurs parlent d'« intense sweetness » — d'une sensibilité innée au goût sucré — pas d'un nutriment qui accroche. C'est une expérience sur le goût, chez le rat, avec un choix forcé entre deux leviers.

Existe-t-il un sevrage du sucre ?

Aucun diagnostic de sevrage du sucre n'existe, et aucune autorité de santé ne publie de calendrier jour par jour. La seule mesure humaine trouvée porte sur 25 adolescents qui ont arrêté les sodas pendant trois jours (Falbe 2019) : plus d'envies, des maux de tête, moins de motivation. Le problème est que ces boissons contiennent aussi de la caféine — dont le manque, lui, est un diagnostic reconnu et donne un mal de tête 12 à 24 heures après la dernière prise. Personne n'a encore départagé les deux.

Combien de temps dure une envie de sucre ?

Aucune durée propre au sucre n'a pu être sourcée pour cet article. Ce qui existe, c'est un modèle qui vaut pour toutes les envies : une pensée intrusive que le cerveau transforme en image sensorielle, décrite dans l'article sur l'anatomie d'une envie. Et sa prédiction testée : occuper la tête trois minutes avec une tâche visuelle fait baisser l'intensité de l'envie, toutes envies confondues — nourriture comprise.

Faut-il arrêter complètement le sucre ?

Ce n'est pas ce que recommandent les autorités de santé. Le NHS vise les « sucres libres » — ajoutés, plus ceux du miel, des sirops et des jus — et écrit noir sur blanc à propos des sucres naturellement présents dans le lait, les fruits et les légumes : « Nous n'avons pas besoin de réduire ces sucres-là. » L'Anses fixe une limite haute à 100 g de sucres par jour, hors lactose et galactose, et pas plus d'un verre de boisson sucrée. Aucun des deux ne parle d'abstinence.

Pourquoi j'ai envie de sucre depuis que j'ai arrêté de fumer ?

Le NHS donne deux raisons, sans passer par l'addiction. La nicotine « aide à supprimer ton appétit » : quand elle disparaît, l'appétit revient. Et « après 48 heures, ton goût et ton odorat s'améliorent » — la nourriture a plus de goût, donc plus d'attrait. C'est détaillé, avec la courbe de prise de poids et ce qu'elle vaut, dans l'article sur le poids.

Est-ce que le sucre provoque un « pic de dopamine » ?

C'est la formule la plus reprise et la moins exacte. Kent Berridge et Terry Robinson ont passé trente ans à séparer deux choses que le mot « plaisir » confond : le wanting — vouloir, qui dépend bien de la dopamine — et le liking — aimer, qui « ne dépend pas de la dopamine ». Un aliment qu'on veut très fort n'est pas forcément un aliment qu'on aime beaucoup. C'est justement cet écart que décrivent les gens qui finissent le paquet sans en avoir profité.

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Sources

  1. NHS — Sugar: the facts (30 g de sucres libres par jour chez l'adulte, définition des sucres libres, effets ; page revue le 19 mai 2023) — nhs.uk
  2. NHS — How to cut down on sugar in your diet (réduire progressivement plutôt que couper net) — nhs.uk
  3. NHS — Addiction: what is it? (la définition par la perte de contrôle et la liste des addictions citées ; page revue le 23 juillet 2024) — nhs.uk
  4. Westwater ML, Fletcher PC, Ziauddeen H — Sugar addiction: the state of the science. European Journal of Nutrition 2016;55(Suppl 2):55-69 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
  5. Avena NM, Rada P, Hoebel BG — Evidence for sugar addiction: behavioral and neurochemical effects of intermittent, excessive sugar intake. Neuroscience & Biobehavioral Reviews 2008;32(1):20-39 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
  6. Lenoir M, Serre F, Cantin L, Ahmed SH — Intense sweetness surpasses cocaine reward. PLoS ONE 2007;2(8):e698 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
  7. Schulte EM, Avena NM, Gearhardt AN — Which foods may be addictive? The roles of processing, fat content, and glycemic load. PLoS ONE 2015;10(2):e0117959 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
  8. Hebebrand J et al. — « Eating addiction », rather than « food addiction », better captures addictive-like eating behavior. Neuroscience & Biobehavioral Reviews 2014;47:295-306 — pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
  9. Gearhardt AN et al. — Social, clinical, and policy implications of ultra-processed food addiction. BMJ 2023;383:e075354 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
  10. Praxedes DRS et al. — Prevalence of food addiction determined by the Yale Food Addiction Scale and associated factors: a systematic review with meta-analysis. European Eating Disorders Review 2022;30(2):85-95 — pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
  11. Falbe J, Thompson HR, Patel A, Madsen KA — Potentially addictive properties of sugar-sweetened beverages among adolescents. Appetite 2019;133:130-137 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
  12. Berridge KC, Robinson TE — Liking, wanting, and the incentive-sensitization theory of addiction. American Psychologist 2016;71(8):670-679 — pmc.ncbi.nlm.nih.gov
  13. Anses — Sucres dans l'alimentation (limite de 100 g par jour, boissons sucrées, part de la population qui dépasse ; page du 18 mars 2024) — anses.fr
  14. ameli.fr — Addiction : définition, facteurs favorisants et conséquences (les addictions sans substance reconnues et celles à l'étude ; page mise à jour le 7 novembre 2025) — ameli.fr